La lecture de la presse quotidienne, ce que Hegel appelait « La prière du matin de l’homme moderne » peut vous surprendre, vous apprendre, vous intéresser, vous ennuyer, vous amuser, vous être utile parfois ou … vous laisser comme un grand vide, un froid dans l’âme, un chagrin immense.
Attablé devant un café, feuilletant les pages d’un grand quotidien du soir, je suis tombé sur un entrefilet « vieillesse : des personnes âgées en situation de « mort sociale ». Quelques lignes pour expliquer que : « Un demi-million de personnes âgées ne rencontrent quasiment jamais d’autres personnes, soit 77% de plus en quatre ans, alerte l’association Les Petits Frères des pauvres. Selon la deuxième éditions du baromètre « solitude et isolement quand on a plus de 60 ans en France en 2021 », le nombre de seniors isolés des cercles familiaux et amicaux a plus que doublé, à 2 millions. »
Une brève, pas davantage, comme si le sujet n’en valait pas la peine, pas plus de deux phrases en tout cas. Fussent-elles un peu longues !
« La mort sociale » lorsque l’on est arrivé au bout de l’isolement, que l’on ne compte plus ou plus vraiment pour personne, que l’on devient invisible pour les autres, pour la société toute entière. « La mort sociale » les mots ont une force descriptive, une puissance destructive. Les mots peuvent faire des victimes, en plaçant les personnes dans un état, une position sociale dont on ne revient pas. Des êtres humains que l’on abandonne rien qu’en les classant dans une catégorie les mettant à l’écart, aux portes de l’oubli. Comme s’il était déjà trop tard, que l’on ne pouvait plus rien faire.
En France, 900 000 personnes âgées de 60 ans et plus sont isolées de leur famille et de leurs amis. Les plus de 60 ans représentent 22% de la population, soit 16 millions de personnes. Les projections révèlent que la France comptera 20 millions de personnes âgées en 2030 et 24 millions en 2060. Ces chiffres sont disponibles sur le site des Petits frères des Pauvres. Combien de « mort sociale » compterons-nous, alors, à ce moment-là?
Selon le dictionnaire Le Robert, le Trans humanisme est un « Courant de pensée selon lequel les capacités physiques et intellectuelles de l'être humain pourraient être accrues grâce au progrès scientifique et technique ». Mais ne devons-nous pas plus simplement redevenir humain, avant de vouloir nous transformer en un être augmenté ?
Comment ne pas imaginer leur insupportable souffrance psychique née de l’extrême solitude. C’est un appel, un cri, une alerte. Allons-nous faire entrer « la mort sociale » de nos personnes âgées dans l’évidence du quotidien, de la banalité, de l’inéluctable conséquence de l’évolution de notre société et du désagrégement des liens familiaux et sociaux.
« Le secret d'une bonne vieillesse n'est rien d'autre que la conclusion d'un pacte honorable avec la solitude » a écrit Gabriel Garcia Marquez. Ce pacte n’est parfois plus possible ou trop insupportable. Le pacte entre les générations est quant à lui rompu. Cela voudrait dire que notre société tend à faire disparaitre, à constater le décès social contre lequel on ne peut rien parce qu’inévitable, plutôt que d’affronter la réalité de leur situation, bien en face. Le lien entre génération disparaît. La transmission ne se fait plus. Et au bout du chemin, l’idée de l’inutilité de la personne âgée à fait son terrible chemin, devenue à force d’indifférence un fardeau pour la société.
Qu’est-ce qui dit mieux sur nous que notre attitude face à la maladie et à la mort ? Qu’est-ce qui nous reflète au plus juste que nos comportements devant la vieillesse et la dépendance ? Qu’est ce qui permet de nous cerner plus justement notre capacité à gérer les contraintes et les obligations familiales ? Qu’est ce qui nous définit plus précisément que notre conception de la solidarité familiale et de la solitude de ses membres ?
Aujourd’hui, nous pouvons multiplier les contacts virtuels et avoir la fausse sensation d’entretenir des relations. Mais malheureusement cela se fait bien souvent au détriment de nos liens sociaux directs. La poste propose un service payant qui consiste pour les facteurs à passer du temps avec les personnes âgées isolées. Tout est payant aujourd’hui, même le contact humain !
Albert Camus dans L'envers et l'endroit, prédisait déjà que « À la fin d'une vie, la vieillesse revient en nausées. Tout aboutit à ne plus être écouté. » Nous pouvons nous voiler la face, faire semblant de ne rien voir, de ne se rendre compte de rien. Mais n’oublions pas une simple vérité, évidente et terriblement cruelle : les vieux de demain ne seront personne d’autre que nous.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire