Je suis entré en
écriture pour essayer de parler à ma solitude intérieure. Je n’ai que quelques
mots, à peine plus d’idées, les uns et les autres se répètent en boucle. Un
long monologue marmonné qui recommence de phrase en phrase, chaque texte
devenant l’écho du précédent. Il ne s’agit ni d’un regret ni d’une amertume,
juste d’un dialogue intérieur tenace. Les longs silences sont propices à son
retour, c’est dire sa fréquence et sa redondance. Mais qu’importe : il est là
et il compte pour moi. Je ne renie rien. Je ressens et j’en parle. Ma plume est
un refuge de sérénité, un îlot de vérité, une place essentielle.
En me parlant,
j’essaie d'interpeller le monde. Le résultat est rarement probant, je
l’accorde. Qu’importe, je continue, avec l’espoir qu’un jour, une fois, j’y
arriverai. Je salue mes futures lectrices et futurs lecteurs, comme ceux
d’aujourd’hui, en leur donnant rendez-vous à la prochaine phrase, en espérant
que ce soit la bonne. Il me suffira de les savoir là pour ne pas désespérer. Je
ne renonce à rien, et surtout pas à poursuivre ce soliloque. Il me satisfait
pleinement, et c’est déjà beaucoup.
Je n’ai de revanche
à prendre sur personne. J’écris, je parle, je fredonne parfois au gré de mes
envies, que cela plaise ou non. Je suis le seul juge de mes mots. J’en parcours
les lignes avec plus ou moins de bonheur, mais jamais avec dégoût. Mes mots
résonnent d’abord en moi. Mon écriture marche de l’avant sans tenter de
réécrire le passé : seuls comptent les mots qui dessinent l’avenir et
soutiennent ce qu’il me reste à construire. Ils comblent les manques et
devinent les pensées qui s’échappent. Je raconte le présent et j'imagine
demain, oscillant entre le rêve et la réalité, entre la froideur des déceptions
et le printemps des possibles. Parfois, je heurte un plafond, puis une nouvelle
page brouillonnante vient me rassurer : j’en suis encore capable.
Pourtant, ne
prétends-je pas à trop ? Tous ces mots en valent-ils la peine ? Ce discours
déraisonnable a-t-il un sens ? Le doute est inhérent à l’écriture, et chaque
rature en est la preuve. Mais la rature soigne les phrases plus qu'elle ne les
saigne. Nos vies aussi sont faites de retouches et de reprises, comme les
épreuves d’un livre qu’on cherche à améliorer page après page.
Mais quelle
grandiloquence pour un propos si modeste ! Me voilà retombé dans ce nombrilisme
que je dénonce ailleurs. Est-ce là ma névrose : écrire sur ma propre écriture,
tourner en rond autour de mon ego par crainte de ne plus viser juste ?
L'introspection est une épreuve autobloquante. Parfois, face à ma feuille, je
me sens imposteur, las d’espérer écrire quelque chose de sensé. Et puis
l'écriture redevient mon refuge.
Le mot juste se fait
rare, je ne trouve souvent que des ombres de formules. Mais je cours toujours
après ce point final, cherchant le mot perdu qui apportera la lumière. Car au
fond, cette agitation au-dessus du papier ne fait que refléter notre brassage
dans le monde. Que construisons-nous de durable dans ce grand théâtre de
silhouettes ? Souvent, nous ne bâtissons que des châteaux de sable. Dans nos
bouillonnements quotidiens, nous ressemblons terriblement aux fourmis qui
s'agitent à nos pieds, la noble trajectoire en moins : elles ont un but, tandis
que nous traversons la vie sans la satisfaction du devoir accompli. Nous avons
bien moins de raisons d'être fiers qu’elles.
L’écriture porte l'ambition
d’une œuvre, même si la lucidité nous rappelle à l'ordre. Passion, nécessité,
ou peur de s’effacer sans laisser de trace ? Finalement, moi, j’écris surtout
de peur de n’avoir rien à dire.