Les communicants sont-ils responsables de l’état actuel du débat politique ?
A lire certaines publications récentes, je me suis fait une ou deux réflexions que je vous livre comme elles me viennent. En cela, je me propose de suivre le conseil de Ralph Waldo Emerson qui nous invitait, en son temps, à « rester fidèles à notre impression spontanée avec une joyeuse inflexibilité, alors même que le cri universel lui est contraire. » Et tant pis si des dents grincent. Mais « l’homme doit s’attacher à découvrir et à surveiller cette petite lumière qui erre et serpente à travers son esprit bien plus qu’à découvrir et à observer les astres du firmament des bardes et des sages. » Je vais donc m’efforcer d’être le moins sage possible et d’allumer ma petite lumière.
Accuser la communication politique de tous les maux est, sans doute, le chemin le plus facile, le moins dérangeant. Mais ne faut-il pas remettre tout le monde devant ses responsabilités ?
Pour être clair dès le départ, j’ai essayé de m’appliquer à moi-même la campagne idéale. Pour en être fier. Mais ça ne marche pas ! J’ai fait 3%. Les électeurs n’en ont visiblement pas voulu. Merci à eux pour cette belle, mais bien cruelle, leçon. Je ne pouvais faire le test que sur moi.
Un personnage politique veut, avant tout, accéder au pouvoir afin de transformer la société, améliorer les conditions de vie de ses concitoyens, de donner à toutes et à tous une chance de vivre la vie selon leurs souhaits.
Je lis, ici ou là, de grandes envolées lyriques, une vision idyllique, une version naïve de la politique. La posture est belle mais elle n’est que cela. Et vous pouvez toujours me taxer de cynique. Cela ne changera rien à la réalité des faits. Je parlerais plutôt de lucidité pour ma part.
Pour
taper dans le gras du débat, il faut comprendre que si la communication
politique a mauvaise réputation c’est avant tout parce qu’elle évite justement
d’être naïve. Les méchants gagnent-ils toujours à la fin ? Dans les contes
de fée ou les films de Walt-Disney, jamais. Mais en politique la question
mérite d’être posée. Rappelons à toutes fins utiles que ce sont les électeurs
qui déterminent les élections. Qui donc a réélu les Balkany jusqu’à l’absurde ? Les bons sentiments ont-ils, une
seule fois, fait une élection ? Aucun exemple ne me vient à l’esprit,
désolé.
Arthur Miller dans son livre Ces comédiens qui nous gouvernent (éditions Saint-Simon) s’interroge « la délicate question de la sincérité surgit donc de la nature même de la persuasion. Et avec elle, inévitablement, celle du mensonge ou en tout cas du besoin d’arrondir les angles de certaines dérangeantes vérités. »
Est-ce mentir que d’arrondir les angles ? Et, plus avant, le mensonge est-il consubstantiel à la politique ? Cette dernière question fait écrire à Hannah Arendt dans La crise de la culture (éditions Folio Essais) qu’ « il n’a jamais fait de doute pour personne que la vérité et la politique sont en assez mauvais termes, et nul, autant que je sache, n’a jamais compté la bonne foi au nombre des vertus politiques. Les mensonges ont toujours été considérés comme des outils nécessaires et légitimes, non seulement du métier de politicien ou de démagogue, mais aussi de celui d’homme d’état», ajoutant cette interrogation « Est-il de l’essence même de la vérité d’être impuissante et de l’essence même du pouvoir d’être trompeur ? »
En politique, les promesses ne sont pas forcément des mensonges. Un programme électoral peut être un engagement sincère et non une volonté de manipulation.
En
campagne, ce ne sont pas les moyens qui comptent c’est la finalité, le
résultat. Et la fin justifie-t-elle tous les moyens ? Afin de répondre à cette question, il est
important de ne pas confondre tactiques et convictions. Les premières sont au
service des secondes et non l’inverse. Fait-on campagne sans promesses ?
Existe-t-il dans le monde un candidat qui ait gagné une élection sans jamais
avoir fait une seule promesse ?
« Biscuit avalé n’a plus de goût »,
cet adage populaire démontre que les réalisations d’hier ont peu de poids et
que les électeurs attendent du candidat qu’il lui dise ce qu’il va réaliser de
nouveau et non de lui répéter ce qu’il a déjà fait.
Et que dire des abstentionnistes qui se refusent à tous choix sous prétexte d’un « tous pourris ». Je le dis haut et fort, la très grande majorité des élus, notamment locaux, sont des femmes et des hommes remarquables, totalement sincères et de grande valeur. Ils ne sont pas toutes et tous des Jérôme Cahuzac en puissance. Les abstentionnistes n’ont jamais fait une élection. Pire, ils laissent faire. Ils sont responsables par inaction.
Seuls
les votants influent sur les résultats et font un choix qui s’impose à tous. On
pourrait aussi dire que les électeurs se détournent faute de qualité et de
choix. Encore faut-il se donner la peine de s’intéresser aux candidats et à
leurs programmes. Comment juger sans connaître ? Est-ce la faute du
communicant politique qui a tout fait pour mettre en mots, en images et en page
les propositions afin d’en rendre la lecture plus aisé et plus rapide ?
Guy Debord dans La société du spectacle (éditions Folio) affirme que « Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique »
J’ajouterai que du Baron Noir à Marseille en passant par Parlement, dans une moindre mesure, toutes les séries françaises qui nous parlent de politique évoquent des trahisons, des coups tordus, des stratégies de positionnement et des mensonges. C’est malheureusement cette représentation du politique qui est proposé au public. Heureusement qu’il existe des séries comme A la maison blanche pour nous donner encore envie d’y croire.
L’apparition des chaînes d’informations en continu et leur voracité en matière d’actualité, puis l’émergence des réseaux sociaux, avec sa frénésie et ses emballements, ont eu comme conséquences de bannir toute spontanéité du débat politique afin d’éviter au mieux le Bad Buzz, au pire le lynchage pur et simple. Comment, dès lors, reprocher aux politiques d’user d’éléments de langage afin d’éviter toute la brutalité et la cruauté pour ne pas dire la méchanceté des commentaires de ceux-là même qui probablement se plaignent d’une trop grande utilisation de ce langage maitrisé et aseptisé.
La presse est à l’affut de la petite phrase, du lapsus, de la punchline. Elle parle d’avantage des individus et très peu des dossiers. Elle « psychologise » pour utiliser un mot à la mode. Le feuilletonnage est une technique bien connu de la presse en générale et celle de caniveau en particulier. Alors pourquoi s’étonner que le storytelling soit l’une des méthodes employées en communication politique. On ne peut pas dans un même élan s’indigner, crier haro sur le baudet et fusiller d’un commentaire nauséabond la moindre faille, la plus petite faiblesse.
La presse de bas niveau n’est pas un phénomène récent, soyons parfaitement honnête. Il n’est que de citer les noms de Roger Salengro et de Pierre Bérégovoy pour dire que l’honneur d’un homme peut très vite être livré « aux chiens » suivant la formule de François Mitterrand.
La loi de Brandolini ne joue pas en faveur du politique. Un simple détour par Wikipédia, nous apprend que « La quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des idioties est supérieurs d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire. » En effet, « Il ressort de cet adage que la désinformation a un avantage important, rétablir la vérité étant particulièrement coûteux. »
Soulignons au passage que les lecteurs se plaignent de la qualité de l’information mais achètent majoritairement la presse people ou s’informe sur Facebook en laissant nos grands quotidiens dans les difficultés financières. Les téléspectateurs réclament des émissions culturelles et de grands débats politiques mais ne les regardent pas lorsque ces émissions sont programmées aux heures de grandes écoutes.
La violence de notre société n’est plus à démontré dans les mots comme dans les actes. Les maires en sont aujourd’hui les premières victimes. Ces élus ne sont certainement pas des pourris et les agresseurs probablement des abstentionnistes.
Il est peut-être temps de s’interroger sur les motivations profondes des électeurs. En effet, la communication politique est un symptôme - et non la cause - de la dégradation du système politique. Les méthodes des communicants politiques sont critiquées mais ce sont celles qui fonctionnent auprès des électeurs. Sinon, ils en changeraient. C’est aussi simple que cela. On peut jouer les pères la vertu, les professeurs de morale, mais l’opinion publique est belle et bien affolée de nouveauté, hypnotiser par les écrans des réseaux sociaux. Le politique n’a plus de choix que de nourrir la bête ou de disparaitre. La campagne permanente change de nature, elle n’est plus que dans la nouveauté sans cesse renouvelée, à marche forcée. Existe-t-il encore une information sans buzz préalable ?
L’image, le zapping et la rapidité sont le triptyque de notre époque. La pensée en 240 caractères en est la conséquence. L’image brute, sans filtre, sans recul, sans vérification, sans contexte, sans explication devient peu à peu la règle. Il parait que l’image ne ment pas, ce qui est une illusion. L’état d’esprit de notre époque est à la défiance, au rejet, au complotisme. Il n’est qu’à voir le succès du film « Hold up » sur les réseaux sociaux. Une nouvelle explication du monde qui conduit bien souvent aux extrêmes ou à l’abstention.
Le communicant prend en compte son époque tout en prenant en charge une campagne devenue permanente. Elle évolue au rythme des préoccupations du moment, au fur et à mesure des événements, des crises, des drames et des débats qui interrogent et agitent la société. Il est toujours bon de s’interroger sur les critères de choix des électeurs pour mieux communiquer.
Du
politique jusqu’à l’électeur en passant par le communicant, les médias et les
réseaux sociaux, la chaîne des responsabilités est bien plus complexe que l’on
veut bien le dire ou le faire accroire. Nous sommes tous responsables de la
situation. Elle est inquiétante car elle va du mépris et du rejet jusqu’à la
haine et parfois à la violence.
Faut-il vraiment rappeler que la politique est un monde rude, souvent rugueux, toujours impitoyable ? C’est pourquoi, il y a les belles théories naïves, les grandes déclarations de principes et la réalité dont l’insensibilité se dispute à la férocité.
Je veux bien engager un débat à ce sujet avec qui le souhaite, et même en découdre s’il le faut mais il est peut-être temps de remettre l’église au centre du village.
Où en est la communication
politique aujourd’hui ?
Elle
est numérique et donc sous la pression de la fringale inextinguible de
nouveauté des réseaux sociaux.
Elle
est verbe. Chaque parole est pesée, évaluée, discutée, dénoncée, moquée,
reprochée.
Elle
est image, la forme l’emporte bien souvent sur le fond. Avoir l’air a plus
d’importance que d’être. L’image a pris le pas sur l’écrit.
Elle
est disruptive en affirmant sa différence,
parfois dans la provocation, souvent dans la dénonciation et la rupture avec
les anciens partis politiques. La provocation peut être utile mais elle doit
être contrôlée. Jean Luc Mélenchon illustre parfaitement cette règle. Entre ses
provocations passées si bien maîtrisées et celles plus récentes totalement
hors-pistes.
Elle
est actualité avec l’obligation d’être en permanence dans la réaction, au
risque de l’oubli.
Elle
est personnification quand il est plus important d’essayer de découvrir les supposées
intentions cachées, que de parler du contenu des dossiers.
Elle
doit s’adapter aux lignes de force qui traversent la société.
Elle
doit être sincère. Le mensonge est le seul défaut que les électeurs ne
pardonnent jamais.
Elle
doit être adaptable. Les motivations des électeurs ne sont pas uniformes.
Elle
a du sens et s’appuie sur des convictions.
Elle
est simple, synthétique mais pas simpliste.
Elle
est maîtrisée, équilibrée et calibrée
Elle
donne de l’espoir.
Elle
est positive et argumentée
La
communication politique est récit et cohérence.
Post-scriptum :
Je vous conseille la lecture de l’éditorial de Patrick Jankielewicz, intitulé
« Paresse démocratique » dans la Voix du Nord du dimanche 20
juin2021.
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