vendredi 28 février 2025

Passionnément raisonnable

Pourvoir être remarqué ne veut pas dire faire n’importe quoi. Créer le buzz peut être fait intelligemment. Sortir du lot ne peut pas être systématiquement synonyme de provocations. Le clash pour faire des vagues n’a ni de sens, ni de résultats favorables à long terme. Le bruit se maîtrise pour ne pas qu’il nous échappe. Il ne peut pas être que fureur. L’envie de popularité doit être au service d’un objectif.

Il s’agit de distinguer l’intention négative de la volonté positive même dans l’agitation. Est-ce pour faire réagir ou juste pour détruire ? S’agit-il de transmettre une indignation ou bien d’entamer une mauvaise polémique susceptible de faire parler de soi ? La question sur l’intention n’est pas anodine. Elle permet de mieux cerner l’autrice ou l’auteur, de comprendre ses motivations ainsi que le niveau de confiance à lui accorder.

L’ancien président d’EELV, Julien Bayou, est un exemple aussi frappant, aussi malheureux qu’éclairant. Accusé de harcèlement moral et d’abus de faiblesse en 2022, il vient d’être disculpé trois fois. Par l’enquête interne de son parti et par la justice, deux fois, qui conclut à une « absence d’infraction ». De fait, il n’existe même plus l’ombre d’un doute sur son innocence.

Pourtant, entre temps, il a été lâché, bafoué par ses propres amis (es), par divers collectifs en mal de notoriété, par des personnalités politiques tout à leurs extrémismes, par l’opinion politique au final. Il a tout perdu, jusqu’à son honneur et personne pour s’en excuser aujourd’hui.

Le tsunami haineux qu’il a subi sur les réseaux n’a eu que faire de la présomption d’innocence. La vindicte populaire ne connaît aucune limite et surtout pas les nuances. Elle ne respecte ni la plus élémentaire retenue, ou encore la moindre prudence.

Les uns (es) voulaient prendre sa place, les autres cherchaient à éliminer un adversaire, les derniers n’avaient que de la bile à déverser pour promouvoir leurs causes. L’accusation sans preuve est l’arme favorite du tribunal médiatique.

Dans le livre « La broyeuse » de Chloé Morin (Editions de l’Observatoire) Nathalie Saint-Cricq analyse que « La violence est plus vue et entendue qu’avant. C’est un phénomène d’autoreproduction. C’est-à-dire que quand vous êtes violent, quand vous cognez, on vous voit. Et comme vous voulez être vu, vous cognez encore plus. » Un bon résumé de la situation actuelle me semble-t-il.

« La petite phrase » surtout si elle est choc doit garantir de la visibilité, des commentaires et le quart d’heure Warholien de célébrité. Tout est dans l’attention que l’on vous porte et la notoriété que l’on se crée sur le moment. C’est toujours sur le court terme et ne s’intéresse pas à l’impression que l’on donne de soi et l’opinion qui se forge sur nous dans le temps. A l’exemple de quelques personnalités politiques réussissant à émerger sur le moment grâce à quelques saillies et dont l’image s’abîme au fil des polémiques à chaque fois inutiles et toujours stériles.

Plus vous cognez et plus vous pouvez espérer être visible, notamment sur les réseaux sociaux ou, consécration suprême, sur les chaînes d’informations en continu. Mais en faisant cela, vous participerez à l’hystérisassions du débat public.

Est-on condamné à ce concours du plus bête et du plus méchant ? Cette dérive va-t-elle s’amplifier au risque de réduire l’information et le débat public à ces convulsions ? Existe-t-il d’autres voies ?

Toujours dans le livre « La broyeuse » Denis Oliviennes évoque les raisons de la création de l’hebdomadaire Franc-Tireur et sa vocation : « Nous avons voulu faire un journal passionnément raisonnable… Il faut réussir à défendre la raison avec les instruments de ceux qui l’attaquent. Ça n’a rien d’évident ! Il faut un ton qui soit suffisamment vif pour intéresser les lecteurs, sans pour autant renoncer à désarmer la bêtise et à armer la sagesse. »

Je n’ai pas, je l’avoue, de meilleure conclusion à proposer.

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